Campagne MUSORSTOM 1
Informations générales
Objectifs :
- Capturer plusieurs exemplaires du crustacé Décapode Neoglyphea inopinata (fossile vivant)
- Explorer la faune marine benthique au large des Philippines
Contexte scientifique :
La recherche du fossile vivant Neoglyphea inopinata et la clarification de l’histoire évolutive des Décapodes
Le terrain scientifique de la campagne MUSORSTOM 1 est la recherche de spécimens de Neoglyphea inopinata, « fossile vivant » de crevette découvert par Michèle de Saint Laurent en 1975 à partir d’un spécimen unique récolté en 1908. La découverte d’un nouveau « fossile vivant », pour employer le terme consacré par Darwin, était en soi d’un grand intérêt. C’était un exemple de plus, après ceux du Coelacanthe Lalimeria chalumnae, et des mollusques du genre Neopilina, de la persistance dans la faune actuelle de lignées anciennes considérées jusqu’à une époque récente comme éteintes. Dans le cas des Glyphéides, l’évènement revêtait une importance exceptionnelle en raison de la position phylétique attribuée à ce groupe. Dans le plus récent traité de Paléontologie de cette période, M. F. Glaessner considérait en effet comme probable la dérivation d’une grande partie des Décapodes, crabes inclus, d’ancêtres Glyphéides. La voie était donc ouverte non seulement à la vérification d’une telle hypothèse, mais d’une façon générale, à l’acquisition de données nouvelles sur le problème des rapports phylétiques chez les crustacés Décapodes. Une comparaison détaillée entre des représentants de toutes les lignées était désormais possible, puisqu’une lacune essentielle, apparemment irrémédiable, se trouvait combler : une espèce typique de Glyphéides existait encore dans la faune actuelle, et l’intégralité de son organisation pouvait être connue.
Le specimen unique de Neoglyphea inopinata récolté en 1908 sur le navire américain l’Albatros** ne permettait qu’une étude très partielle de l’espèce. Tout d’abord ce spécimen était très incomplet : la première partie des pattes, dont la structure est en général très caractéristique chez les Décapodes, manquait. D’autre part, conservé dans l’alcool pendant 67 ans, il était impropre à des recherches anatomiques et histologiques, peu souhaitables au demeurant, car elles auraient nécessité la mise en pièces d’un animal dont il n’existait aucun autre exemplaire.
Par conséquent, il fallait pour toute analyse se limiter à une description de la morphologie externe d’un Glyphéide mâle. Tout progrès supplémentaire dans la connaissance morphologique et biologique de l’espèce étaient subordonné à la découverte d’autres exemplaires, objectif principal de cette expédition.
Exploration de la faune des profondeurs de la mer des Philippines
De plus, la faune marine des Philippines, surtout au-delà des zones intertidales et mésolittorales, est encore très imparfaitement explorée. En dehors de la grande expédition de l’Albatross *** en 1908 et 1909, il n’y a que peu de récoltes benthiques sur des fonds supérieurs à quelques dizaines de mètres. Il faut citer celles du Samarang *** (1843-1846) et quelques stations du Challenger *** à la fin de 1874 et au début de 1875, les collections de Th. Mortensen en février et mars 1914, et les stations surtout abyssales de la Galathée en juillet et août 1951, auxquels s’ajoutent les prélèvements occasionnels de divers collecteurs, certains à l’occasion de voyages de circumnavigation, comme celui de la Novara en 1857-1859. L’ensemble du matériel recueilli dans cette région jusqu’à présent, ne constitue qu’un échantillonnage relativement faible d’une faune très riche et diversifiée. Ainsi, une partie des collections de l’Albatross n’a pas encore été examinée, ce qu’illustre bien la découverte tardive de Neoglyphea inopinata.
** : l’Albatros est le premier navire construit spécialement à des fins océanographiques, appartenant au service des pêcheries des Etats-Unis (U.S. Fish Commission). Il était surtout destiné à des recherches sur le développement de la pêche. Cependant, avec plus de 5 000 stations de dragages ou de chalutages effectuées entre 1883 et 1914, il devait contribuer à l’exploration scientifique des fonds marins, dans le Pacifique surtout.
*** : La première expédition océanographique du domaine profond est une circumnavigation britannique à bord du HMS Challenger entre 1872 et 1876, menée sous la direction de C. Wyville Thomson. Un nombre faible d’évènements de collecte dans le domaine profond sont issus de la circumnavigation à bord du Samarang (1843-1846). C’est à partir des années 1880 que des circumnavigations vont avoir lieu principalement dans la zone indo-pacifique en vue de l’exploration du domaine profond. Celles du siboga et de l’Albatross sont parmi les toutes premières.
Résumé :
Travaux effectués :
- 56 chalutages entre 36 et 1160 m dont 46 entre 180 et 210 m.
- Capture de 9 exemplaires de Neoglyphea inopinata et échantillonnage considérable de la faune benthique.
- 12 pêches planctoniques (surface).
A la mi-janvier 1976, le navire océanographique Vauban, affecté au Centre océanographique de l’Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre Mer (O.R.S.T.O.M) à Nouméa, à destination de sa nouvelle base en Nouvelle-Calédonie. Là, pendant dix jours, comme prévu, se déroulait une courte campagne, dite campagne MUSORSTOM, organisée en commun par le Muséum Nationale d’Histoire Naturelle et l’O.R.S.T.O.M. en vue de retrouver des exemplaires d’un crustacé Glyphéide*, « fossile vivant », capturé en 1908 dans cette région (précisément à la station 5278 effectué le 17 juillet 1908 au nord de l’île de Lubang), mais identifié et décrit en 1975 seulement.
Le but visé était rapidement atteint : dans les premiers jours de la campagne, plusieurs exemplaires de Neoglyphea inopinata étaient recueillis. De plus, les nombreux chalutages pratiqués par le Vauban permettaient de rassembler une collection d’organismes marins importante et particulièrement intéressante puisqu’elle provenait d’une région encore peu explorée.
* : Glyphéide : groupe zoologique apparu au Trias, ayant connu une expansion maximale au Jurassique, et ayant régressé au Crétacé, pour finalement disparaître –en apparence - au début de l’Eocène. Ce groupe, contrairement à ce que l’on pensait, n’était pas éteint depuis soixante millions d’années, mais est représenté dans la faune actuelle par une forme si proche des espèces jurassiques qu’elle pouvait être placée dans la même famille.
Résultats-Valorisation :
La campagne MUSORSTOM 1 a beaucoup apporté à la connaissance de la faune marine de l’archipel philippin. Les prélèvements, à l’inverse de ceux pratiqués au cours des expéditions antérieures dans cette région (comme celles à bord de l’Albatross et du Challenger), ont porté sur un secteur géographique étroit, avec un large échelonnement des profondeurs, de 30 à 1 100 mètres environ. De plus, à l’intérieur de ce secteur, un niveau bathymétrique privilégié, 180 à 230 mètres correspondant en partie à un biotope homogène, celui où vivent encore des glyphéides, a été soumis à une prospection intensive. On peut considérer, par conséquent, que l’analyse des récoltes a donné une représentation assez fidèle des peuplements benthique dans cette région des Philippines.
Ainsi, d’une part cette campagne a permis une description détaillée du mâle adulte Neoglyphea inopinata et d’autre part, elle a permis des travaux sur le matériel zoologique rassemblé pendant la campagne, avec l’identification de plus de 600 espèces ou sous-espèces, dont près de la moitié n’avaient pas encore été signalées des Philippines, et dont 80 environ étaient nouvelles pour la Science.
74 stations/collectes